Deux heures quarante-cinq. Au milieu de l’eau noire, Henry nage vers une grande planche flottante. Un autre homme s’y accroche déjà. Il le reconnaît.
CHANSON 22 — LE PARDON DE LATIMÈRE
Interprète : Latimère (basse-baryton brisé), avec Henry en fragment parlé final
Style musical : Lamento-confession, sans refrain. Violon solo lointain en écho à Hartley. Presque a cappella, tempo libre, dynamique chuchotée tout au long.
Lieu et moment : Au milieu de l’eau noire, à environ cent mètres des canots déjà partis. Une grande planche flottante (un panneau de pont arraché) sur laquelle un seul homme peut tenir — 15 avril 1912, vers 2 h 45. Vingt-cinq minutes après le naufrage final.
Sur scène : Latimère accroché à la planche, brisé, voix entrecoupée par le froid et les sanglots. Henry nage vers lui, présent muet d’abord, puis fragment de spoken word à la fin. Corps flottants en silhouettes au loin, étoiles glacées au-dessus, vapeur des respirations dans l’air.
Action : Henry atteint la planche. Latimère le voit, le reconnaît. Au lieu de le repousser, Latimère fait son aveu et glisse de la planche pour lui laisser la place. Avant de sombrer, il dit à Henry pourquoi. Repenti pur, sans pathos. Sacrifice immédiat.
Décor
Le Grand Escalier a entièrement disparu visuellement (noir total). Le plateau est nu, sombre, traversé seulement par une grande planche horizontale (le panneau de pont) légèrement éclairée d’en haut. Latimère y est accroché, à demi immergé visuellement. Henry nage vers elle (un travail très chorégraphié au sol, dans la pénombre). Quelques silhouettes de corps flottants à l’arrière-plan, à peine devinées. Cyclorama : étoiles glacées. Vapeur d’eau (machine à fumée basse) au sol pour figurer le froid. Lumière en clair-obscur de cathédrale : deux poursuites étroites — une sur Latimère, une qui s’avance avec Henry. Le reste : noir absolu.
Notes dramaturgiques
Le numéro le plus délicat du spectacle. Latimère, l’antagoniste de l’Acte I, devient ici l’homme qui sauve Henry — et qui s’avoue à lui-même. La basse-baryton doit être totalement transformée : voix tremblante, entrecoupée, sans aucun éclat, sans aucune projection. C’est un mourant qui parle. Aucune emphase, aucun pathos, surtout pas. Le tournant du couplet 3 ( J’ai connu un jeune Thomas, marin comme toi ) doit être l’axe : un homme révèle en une phrase la blessure de toute sa vie. Le bridge tendre ( Vis, petit) doit rester à la même dynamique que les couplets — pas de montée, pas de climax. C’est le pardon en marche, pas une catharsis bruyante. À la fin, les quatre mots parlés d’Henry ( Vi… , enri…, Vi… , Aime… ) sont la dernière chose que Latimère entend. Pas de big finish : silence long. C’est, dramaturgiquement, la mort la plus dépouillée du spectacle.
Détails historiques
Plymouth, le port de la Royal Navy mentionné par Latimère, accueillait dans les années 1880 une importante garnison navale. Le mot tantouze utilisé par Latimère dans la chanson 9 est attesté comme argot homophobe français de la fin du XIX et du début du XX siècle.
Paroles
[Chuchoté, tremblant de froid, sans vibrato.]
Petit, c’est toi, c’est toi qui nages vers ma planche,
Petit, accroche-toi, c’est Mr Latimère, je flanche,
L’eau est gelée, je ne sens plus rien,
Mais mes yeux dans la nuit reconnaissent les tiens.
[Confession brisée.]
Henry, écoute-moi bien, je n’ai plus beaucoup de temps,
Henry, je veux que tu me pardonnes mes tourments,
Je me suis moqué de toi devant les autres avec un sourire,
Tes amis avaient raison, je voulais te faire souffrir.
J’avais ton âge à Plymouth, en mille huit cent quatre-vingt-trois,
J’ai connu un jeune Thomas, marin comme toi,
On s’est aimés trois mois, je l’ai quitté par peur,
Je me suis marié à une femme, pour étouffer mon cœur.
Et toute ma vie j’ai puni les garçons qui osaient,
Toute ma vie j’ai craché sur l’Henry que je voyais,
Parce que chaque Henry me rappelait celui que je n’ai pas su être,
Parce que chaque Henry me hurlait que de mes amours, je n’étais pas maître.
[Tendre, même dynamique, sans montée.]
Vis, petit, vis pour toi, vis pour ton amour,
Vis pour deux, vis pour eux, vis sans détour,
Aime sans te cacher, aime à voix haute, aime en plein vent,
Je te lègue mon courage que je n’ai pas eu vivant.
[Voix qui s’affaiblit, souffle court.]
Je glisse, je n’en peux plus, prends ma planche,
Je glisse, mes doigts ne tiennent plus, je flanche,
Dis à tes amis qu’ils avaient raison,
Dis-leur que Latimère demande le pardon.
Henry — Vi…
Henry — enri…
Henry — Vi…
Henry — Aime…
[Silence long.]