Deux heures dix-huit. La poupe se redresse à la verticale. Henry s’accroche à la rambarde. Il faut se décider.
CHANSON 21 — L’ULTIME CHOIX
Interprète : Henry (ténor aigu)
Style musical : Trois mouvements liés (M1, M2, M3) : la rampe → le saut → la planche. Synthé basse anxieux, percussions industrielles muffled pour le saut, puis violon solo fragile en écho à Hartley pour le retour au calme. Tempo qui s’accélère puis se ralentit brutalement.
Lieu et moment : Poupe du Titanic qui se redresse vers le ciel à la verticale. Henry s’accroche à la rampe. Hélices géantes au-dessus de lui — 14 avril 1912, 2 h 18. Deux minutes avant le naufrage final.
Sur scène : Henry s’accroche à la rampe. Autour de lui, passagers qui glissent et tombent. Andrews passe une dernière fois en silhouette muette, lui tend sa lampe en geste muet. Andrews repart vers le salon des fumeurs.
Action : Henry choisit de sauter. Il combat la voix intérieure qui veut le faire renoncer. Il choisit Samuel, choisit la vie. Il saute. Reprise du leitmotiv « Je reviens vers toi » en mode survie.
Décor
Le Grand Escalier atteint son inclinaison maximale (30 degrés). C’est sa fonction ultime : devenir littéralement la poupe verticale. Henry s’accroche à la rampe en haut. Quelques figurants glissent visiblement le long du plateau incliné (sécurité parfaitement chorégraphiée). Andrews entre en silhouette pour la dernière fois, lui tend une lampe à pétrole, sort. Cyclorama : nuit absolue. Lumière unique blanche dure tombant verticalement. Au moment où Henry « saute », la lumière s’éteint totalement pendant deux secondes, puis se rallume sur lui seul, agrippé à une planche horizontale au sol — c’est le M3. Le Grand Escalier est plongé dans le noir total et disparaît visuellement.
Notes dramaturgiques
Numéro le plus exigeant physiquement et techniquement pour Henry. Le ténor doit traverser trois états émotionnels distincts en cinq minutes : l’épuisement glacé (M1), la panique de l’action (M2), la survie épuisée (M3). Travailler très précisément la voix : speak singing tendu et étranglé pour M1, voix essoufflée presque criée pour M2, voix brisée mais tenace pour M3. La présence muette d’Andrews avec la lampe est un geste d’adieu et de relais — l’architecte lègue sa lumière au survivant. Le « Je saute » parlé doit être à peine audible — c’est un homme qui décide tout seul, dans sa tête. Le retour du leitmotiv « Je reviens vers toi » dans le M3, sur la planche, doit être bouleversant : c’est la même mélodie que la chanson 2, mais brisée, rauque, accrochée. Le violon solo en écho à Hartley confirme que la mélodie l’a sauvé.
Paroles
[M1 — La rampe. Tendu, restreint.]
Le pont est presque vertical, je m’accroche à la rampe,
Andrews est passé devant moi, il m’a tendu sa lampe,
Il a dit hâtez-vous, hâtez-vous, jeune ami,
Et puis il est rentré dans le grand salon, pour lui, c’est fini.
Deux voix dans ma tête, deux voix qui se battent,
Deux voix dans ma tête, deux voix qui débattent.
[La voix de la peur — tremblante.]
La première dit lâche-toi, tu es trop fatigué,
Lâche la rampe, glisse, c’est plus simple, c’est plus aisé,
Tes mains gelées ne tiendront pas, le pont va céder,
Laisse-toi tomber, ferme les yeux, c’est terminé.
[Réponse de la vie — forte porté, insistant.]
Mais il y a toi qui m’as appris ce qu’est d’être aimé,
Tu m’attends là-bas sur le quai,
Je reviens vers toi, je n’ai pas le droit de mourir,
Pas ce soir, pas avant d’avoir revu ton sourire.
[Silence brutal.]
Henry — Je saute.
[M2 — Le saut. Rupture brutale. Voix essoufflée.]
Je saute, je tombe dans le brouillard,
L’eau gelée me pénètre comme un buvard,
Je nage vers une planche qui flotte,
Je nage, je me hisse, je grelotte.
[M3 — La planche. Violon solo fragile en écho à Hartley.]
[Survie. Chuchoté, déterminé.]
Pour toi, je tiendrai jusqu’à l’aube,
Pour toi, je vaincrai la mort qui rôde,
La mer ne me reprendra pas,
Je me bats dans le froid pour toi.
[A cappella, presque parlé.]
Mais il y a toi qui m’as appris ce qu’est d’être aimé,
Tu m’attends là-bas sur le quai,
Je reviens vers toi, je n’ai pas le droit de mourir,
Pas ce soir, pas avant d’avoir revu ton sourire.
[Le violon solo revient. Piano sparse.]
Mais il y a toi qui m’as appris ce qu’est d’être aimé,
Tu m’attends là-bas sur le quai,
Je reviens vers toi, je n’ai pas le droit de mourir,
Pas ce soir, pas avant d’avoir revu ton sourire.
[Chuchoté, déterminé, en fondu.]
Ne pas mourir, pas avant d’avoir revu ton sourire.