Deux heures dix. Le pont penche fortement. Wallace Hartley et ses sept musiciens joueront jusqu’au bout.
CHANSON 20 — PLUS PRÈS DES ANGES (l’adieu de l’orchestre)
Interprète : Hartley (ténor lyrique) avec ses sept musiciens et chœur lointain mixte
Style musical : Lamento sans refrain. Violon solo, violoncelle, piano, trio à cordes. Tempo lent, dynamique contenue mais soaring par moments. Référence au cantique de chapelle.
Lieu et moment : Pont des canots, à l’air libre, près de la cheminée numéro 1. Le pont penche fortement vers la proue. Plus de canots, juste l’orchestre — 14 avril 1912, environ 2 h 10. Dix minutes avant la fin.
Sur scène : Hartley chante en jouant du violon, debout. Les sept autres musiciens présents muets, jouent autour de lui (Clarke à la basse, Bricoux au violoncelle, Brailey au piano qu’on a tiré sur le pont, Krins, Hume, Taylor, Woodward). Pont autour d’eux presque vide.
Action : Hartley fait jouer son orchestre l’hymne final. Cite ses sept collègues musiciens par leurs noms. Apothéose tragique. Ses derniers mots authentiques en outro : « Messieurs, ce fut un privilège ».
Décor
Plateau incliné (25 à 30 degrés). Le piano à queue de la chanson 8, désormais visible sur scène — comme tiré là à grand-peine. Les sept musiciens en cercle autour de Hartley. Pas d’autre figure humaine sur le plateau (les passagers ont disparu, les canots sont partis). Cyclorama : nuit étoilée glaciale. Aucune lumière artificielle scénique : la scène est éclairée à la bougie pratique (chandelier porté par l’un des musiciens, posé sur le piano) et par un seul faisceau froid très bas, comme la lune. C’est le numéro le plus dépouillé visuellement du spectacle.
Notes dramaturgiques
Sommet émotionnel de l’Acte II. La chanson est construite comme un hymne de chapelle qui s’élève contre l’abîme. Hartley doit jouer pour de bon le violon — ou du moins en avoir l’apparence parfaite. Les sept musiciens présents muets jouent vraiment en partie en live (quatuor + piano) en synchro avec la fosse. Travailler la voix de Hartley : ténor lyrique, dépouillé, presque a cappella par moments. L’énumération des noms des musiciens au couplet 2 est un acte de mémoire — chaque nom doit être prononcé avec dignité, comme une prière. La référence à Maria (sa fiancée) au couplet 3 est l’unique fragilité humaine qu’il s’autorise. À la fin, le « Messieurs, ce fut un privilège » doit être presque inaudible — c’est ce qu’il a réellement dit, paraît-il, juste avant la fin.
Détails historiques
Wallace Hartley et les sept musiciens du Titanic jouèrent effectivement jusqu’à la fin sur le pont des canots, debout, alors que le navire s’inclinait. Ils périrent tous. Leurs noms : Wallace Hartley (violon, chef), John Frederick Preston Clarke (contrebasse), Roger Marie Bricoux (violoncelle), William Theodore Brailey (piano), Georges Alexandre Krins (violon), John Law Hume (violon), John Wesley Woodward (violoncelle), Percy Cornelius Taylor (piano). Selon le témoignage de l’opérateur radio survivant Harold Bride, les dernières paroles attribuées à Hartley furent : « Gentlemen, it has been a privilege playing with you tonight » (« Messieurs, ce fut un privilège de jouer avec vous ce soir »).
Paroles
[A cappella, chuchoté.]
Plus près des anges, plus près du ciel.
[Le violon solo entre. Piano doux. Violoncelle en dessous.]
Mes amis musiciens, on a joué quatre heures,
On a joué pour cacher la terreur,
On a joué Coyne, on a joué Strauss et Brahms,
Nos archets ce soir sont au secours des âmes.
[Énumération tendre des collègues.]
John Clarke à la basse, Roger Bricoux au violoncelle,
Brailey au piano qu’on a tiré jusqu’à la nacelle,
Krins, Hume, Taylor, Woodward, mes sept petits frères,
Jouons ensemble une dernière prière.
[Pont instrumental : duo violon-violoncelle.]
Le pont s’incline vers l’eau qui nous appelle,
Maria ne m’attendra pas, je ne viendrai plus, ma belle,
Pour te donner l’anneau gravé,
Mais pour toi, écoute mon archet chanter.
[Pont instrumental : duo piano-violoncelle.]
[A cappella, dévotionnel.]
Plus près des anges, plus près du ciel,
Plus près du chant, plus près de l’essentiel,
Plus près des anges, messieurs mesdames,
Plus près de vous et de vos âmes.
Je vous remercie de cette ultime nuit,
Ce fut un honneur de jouer avec vous, mes amis,
Si quelqu’un trouve un canot, qu’il monte serein,
Moi je reste en place, pour jouer jusqu’à la fin.
[Pont instrumental : trio de violons (Hartley, Hume, Krins).]
Je vous reconnais bien là, mes amis,
Vous restez, alors jouons jusqu’au bout de la nuit,
Père, j’ai tenu ta promesse, jouer jusqu’à m’oublier,
Ensemble, jouons avec fierté.
[A cappella, chœur de passagers très lointain en soutien.]
Plus près des anges, plus près du ciel,
Plus près du chant, plus près de l’essentiel,
Plus près des anges, malgré l’infâme,
Plus près de vous et de vos âmes.
[Le violon solo prolonge la mélodie. Long silence.]
Hartley — Messieurs, ce fut un privilège.