Une heure quarante-cinq. La consigne sépare les couples. Près du canot quatre, Madeleine Astor, enceinte, est invitée à embarquer avec d’autres enfants paniqués. Pour les rassurer, elle ne peut que chanter une berceuse.
CHANSON 17 — BERCEUSE POUR LES ENFANTS
Interprète : Madeleine (soprano cristallin)
Style musical : Berceuse cyclique méditative. Piano intime, célesta légèrement désaccordé, sub-bass anxieux très distant, tremolo de cordes subtil. Tempo très lent, dynamique chuchotée.
Lieu et moment : Pont des canots, près du canot 4, bâbord avant. Le navire penche désormais nettement — 14 avril 1912, environ 1 h 45.
Sur scène : Madeleine accroupie. Trois enfants autour d’elle : une petite Suédoise, un garçon de Naples, une fillette française. John Jacob Astor IV, présent muet, la fait monter, lui pose la main sur l’épaule. Un officier crie pour embarquer.
Action : Madeleine prend trois enfants sous son aile et chante une berceuse pour les calmer (et se calmer elle-même). Astor la pousse vers le canot.
Décor
Le plateau s’incline encore davantage (20 degrés). Bossoir du canot 4 à bâbord. Madeleine est accroupie au sol incliné, ce qui rend visuellement l’instabilité. Les trois enfants serrent ses jupes. Cyclorama noir. Les chandeliers s’éteignent un à un pendant la chanson — c’est ici qu’ils meurent. Lumière unique chaude, basse, sur Madeleine et les enfants. Le reste du pont en demi-pénombre bleutée. Astor en silhouette dans le faisceau, à un pas en arrière.
Notes dramaturgiques
Le numéro le plus délicat de l’Acte II. Madeleine, dix-neuf ans, chante pour calmer les enfants — donc elle chante un mensonge. La voix doit être lumineuse et trembler en même temps : un sourire fissuré. Le refrain est répété quatre fois exactement de la même manière, comme un mantra pour ne pas s’effondrer. Les couplets, en revanche, montrent la fracture intérieure. Travailler la voix de tête en piano absolu — c’est techniquement très exigeant. Astor en silhouette doit absolument ne pas bouger, sauf pour la main posée sur l’épaule de Madeleine — geste unique, dernier. À la fin, le « Dors, mon petit. Dors » presque inaudible doit être adressé autant aux enfants qu’à son propre enfant à naître.
Détails historiques
Madeleine Astor, dix-neuf ans, enceinte de cinq mois, fut sauvée à bord du canot 4 (bâbord). John Jacob Astor IV demanda à monter avec elle en invoquant son état ; le second officier Lightoller refusa. Astor périt. Madeleine donna naissance à son fils John Jacob Astor VI le 14 août 1912, quatre mois après le naufrage.
Paroles
[Chuchoté, souriant, tremblant — berceuse masquant la terreur.]
Dors mon petit, dors mon doux, ce n’est rien,
Dors mon petit, c’est juste un grand chemin,
On est sur un bateau qui balance un peu fort,
Mais l’aurore va venir et nous serons au port.
J’ai dix-neuf ans, avec trois enfants qui ne sont pas les miens,
Une petite Suédoise qui pleure et serre ma main,
Un garçon de Naples qui appelle sa mamma,
Une fillette française qui demande où est papa.
Dors mon petit, dors mon doux, ce n’est rien,
Dors mon petit, c’est juste un grand chemin,
On est sur un bateau qui balance un peu fort,
Mais l’aurore va venir et nous serons au port.
[Sourire fissuré, voix presque brisée.]
Mon propre enfant remue dans le creux de mon ventre,
Comme s’il devinait que la nuit nous éventre,
Je chante pour quatre, je chante pour mille,
Ma voix tient l’abîme à distance fragile.
Dors mon petit, dors mon doux, ce n’est rien,
Dors mon petit, c’est juste un grand chemin,
On est sur un bateau qui balance un peu fort,
Mais l’aurore va venir et nous serons au port.
Le canot quatre attend, l’officier nous fait signe,
Montez les enfants, montez, c’est la consigne,
Et moi je vais avec eux, mon Astor m’a poussée,
Sa main sur mon épaule sera son dernier baiser.
Dors mon petit, dors mon doux, ce n’est rien,
Dors mon petit, c’est juste un grand chemin,
On est sur un bateau qui balance un peu fort,
Mais l’aurore va venir et nous serons au port.
[Presque inaudible.]
Dors, mon petit. Dors.