Une heure quinze. Sur le pont des canots, l’évacuation commence dans le chaos. Henry court de cabine en cabine. La consigne est claire : femmes et enfants d’abord.
CHANSON 15 — LE GÉANT TOMBE
Interprète : Henry (ténor aigu) avec chœur de l’équipage (« Femmes et enfants d’abord ») et voix multiples chuchotées
Style musical : Crescendo de chaos contrôlé. Synthé basse sombre pulsant, percussions industrielles, cordes agitées, cuivres en stabs. Tempo qui s’accélère.
Lieu et moment : Coursives de la première classe puis pont des canots, partout sur le navire — 14 avril 1912, 0 h 30 - 1 h. Début de l’évacuation.
Sur scène : Henry court avec les stewards. Passagers paniqués en robe de chambre, femmes en chemise de nuit, enfants pleurant, fusées blanches qui zèbrent le ciel par les hublots. On aperçoit Ida qui refuse le canot 8.
Action : Évacuation chaotique. On réveille les cabines, on fait sortir les femmes et enfants. Grand crescendo d’action de l’Acte II.
Décor
Le Grand Escalier penche désormais clairement (10 à 15 degrés). Les panneaux latéraux sont presque tous ouverts : on voit toutes les zones du navire simultanément. Une cheminée de paquebot descend des cintres et se fixe à jardin. Les rambardes du pont des canots sont en place. Deux canots demi-taille sont visibles sur les bossoirs. Les chandeliers oscillent fortement. Cyclorama : nuit noire zébrée de fusées blanches qui montent toutes les huit secondes. Lumière froide blanche dure venant des projecteurs latéraux, qui balaient les zones de jeu sans logique stable — comme des projecteurs de détresse. Foule en mouvement constant.
Notes dramaturgiques
C’est le numéro le plus chorégraphique de l’Acte II avec la chanson 18. Henry doit chanter en courant — vraiment. Il porte la scène à bout de souffle. Travailler la diction sur les passages rapides : les langues étrangères du couplet 3 (« Where is the way? Onde está? Var är vägen? ») doivent être audibles. La détonation au couplet 4 doit être réelle (effet sonore brutal). Toute la mise en scène doit alterner les vignettes : tableau de première classe poli et froid, tableau de troisième classe brutal et désespéré — c’est la fracture sociale qui devient visible sous la peur. Le chœur des marins (« Femmes et enfants d’abord ») doit être discipliné, presque militaire ; le contre-chœur chuchoté (« Mais chacun son sort ») le mine de l’intérieur.
Détails historiques
L’évacuation a commencé entre 0 h 25 et 0 h 30 le 15 avril. L’ordre fut « femmes et enfants d’abord » — interprété différemment selon les officiers : Lightoller (bâbord) ne laissait monter aucun homme, Murdoch (tribord) acceptait les hommes si les femmes manquaient. Les grilles séparant les troisièmes classes ne furent pas systématiquement ouvertes. Le coup de feu mentionné dans le couplet 4 fait référence à l’incident attesté du canot collapsible C, où un officier (probablement Murdoch) aurait tiré des coups de semonce pour disperser une foule paniquée.
Paroles
On court dans les coursives, on cogne à chaque porte,
« Madame, monsieur, debout, il faut que tout le monde sorte »,
« Mettez votre gilet de secours, prenez l’enfant qui dort »,
« Montez sur le pont sans détours, montez à bâbord ou à tribord ».
[Chœur des marins, discipliné — chuchotements en contre-chant.]
Femmes et enfants d’abord !
Femmes et enfants d’abord !
(Hâtez-vous… hâtez-vous…)
Le compte à rebours a commencé,
(Le compte à rebours de la destinée…)
[Vignette de la première classe — masque poli, voix tendue.]
« Madame la Comtesse, votre canot vous attend,
Veuillez prendre votre fourrure, le vent du nord est cinglant »,
On est calme, doux et attentionné pour ceux du premier,
On ouvre les portes en sourire à ceux qui ont payé.
[Vignette de la troisième classe — colère contenue.]
En bas, dans les entrailles, les grilles restent closes,
« Where is the way? Onde está? Var är vägen? »
Les langages se mélangent, on ne comprend pas,
Personne pour traduire l’heure de leur trépas.
Voix dans la foule — Mon mari, où est mon mari ?
Voix dans la foule — Le navire est insubmersible !
Voix dans la foule — S’il vous plaît, ma fille ! Ma fille !
Voix dans la foule — Reculez ! Reculez tous !
Femmes et enfants d’abord !
(Mais chacun son sort…)
Les règles sont claires,
(La règle se fissure en un éclair…)
Un homme en jupon court vers les canots de tribord,
Un autre offre une fortune pour une place à bord,
[Une détonation déchire la nuit.]
Une détonation déchire dans la nuit comme une loi,
Un officier vient de craquer pour faire taire ce chacun pour soi.
[Un steward expérimenté reprend ses hommes — voix autoritaire mais tendue.]
Stewards, à vos postes, retenez les passagers,
Faites monter les femmes, repoussez les enragés,
Maintenez l’ordre, portez avec fierté l’uniforme,
Même quand tout s’effondre, restez debout, mes hommes.
[Henry seul, chuchotant.]
J’ai vu un homme à genoux serrer la main de sa femme,
Le canot descendait, il pleurait sans une larme,
Je ne sais plus quels mots dire à ceux qui s’en vont,
Je tiens ma place, mais à quoi bon.
[Polyphonie chaotique : chœur discipliné en avant, contre-chœur et voix en arrière.]
Femmes et enfants d’abord !
(Sauve qui peut, à chacun son sort…)
Femmes et enfants d’abord !
(« Mon Dieu, cette mer sera notre mort »)
C’est la loi de la nuit qui sombre,
(C’est une vie pour une autre)
C’est la loi qui sauve qui veut,
(De mon seul destin je suis mon apôtre)
[La course continue. Le chœur s’éloigne. Pas de résolution.]
Femmes et enfants d’abord…
Femmes et enfants d’abord…