Alors que le personnel s’affaire pour adoucir la vie des passagers, Andrews — l’homme qui a dessiné et construit le navire — se demande si toute cette suffisance est de bon augure…
CHANSON 11 — UNE OMBRE SUR L’OCÉAN
Interprète : Andrews (baryton-ténor), solo
Style musical : Through-composed sans refrain. Piano seul, tempo très lent, atmosphère nocturne et soufflée.
Lieu et moment : Pont des canots, tribord avant, près de la passerelle de commandement — 14 avril 1912, 1 heure du matin (environ onze heures avant l’iceberg).
Sur scène : Andrews seul, en silhouette contre les étoiles, manteau et chapeau. Aucun autre personnage. On entend au loin la cloche de quart.
Action : Monologue intérieur d’Andrews. Il sent que quelque chose ne va pas — vitesse excessive, six avertissements de glace ignorés, canots insuffisants. Doute prémonitoire déchirant.
Décor
Plateforme supérieure dégagée, rambarde du pont des canots en place. Cyclorama : ciel nocturne profond, étoiles nettes. Le Grand Escalier est éteint et plongé dans l’ombre. Andrews est presque seul dans une vaste pénombre bleutée. Une seule poursuite chaude, basse intensité, qui le suit. Au loin, projection d’une cloche de quart en son (sans image). Aucun mobilier.
Notes dramaturgiques
Andrews est ici un homme déjà vaincu par son intuition. Il ne se débat pas : il constate. Le baryton-ténor doit travailler dans le médium retenu, presque parlé par moments. Il faut résister à toute tentation de pathos. Cette chanson est l’avertissement secret du spectacle — c’est la prière d’un homme qui demande à se tromper, et qui sait au fond qu’il ne se trompe pas. La cohérence avec la chanson 14 (« La sentence ») doit être totale : on doit reconnaître le même homme. La direction d’acteur doit travailler la solitude — Andrews ne s’adresse à personne. Pas même à Dieu, pas vraiment : à lui-même.
Détails historiques
Le Titanic filait effectivement à environ vingt-deux nœuds dans la nuit du 14 avril 1912, malgré six avertissements de glace reçus dans la journée. Le nombre de canots avait été réduit par Bruce Ismay, contre l’avis initial du concepteur Alexander Carlisle (beau-frère d’Andrews), pour préserver l’élégance des ponts promenade.
Paroles
[Voix retenue, presque parlée.]
Une heure du matin, quatorze avril, mer d’huile,
Je marche seul sur le pont, le silence m’est utile,
Quelque chose me trouble, une note qui sonne faux,
Comme un bémol caché qui orchestre le chaos.
J’ai signé chaque cloison, j’ai compté chaque rivet,
J’ai vu Carlisle lutter quand on a rejeté ses sécurités,
Ses canots supplémentaires dont on a fait l’économie,
Trente-deux au lieu de soixante-quatre, c’était notre compromis.
Ismay voulait l’élégance, plus que la sécurité,
Le pont devait rester libre pour les robes endimanchées,
Et moi j’ai cédé, moi j’ai courbé l’échine,
Et ce soir je le sens, quelque chose me chagrine.
Vingt-deux nœuds dans la nuit, c’est trop, c’est de l’orgueil,
Le télégraphe a dit le mot glace, six fois ces jours-ci,
Mais on file, on file, on veut battre l’Olympic notre aïeul,
On veut faire les gros titres de l’Amérique à la Russie.
Mon Dieu, si vous m’écoutez sous ces étoiles muettes,
Donnez-moi de me tromper, donnez-moi cette défaite,
Que mon doute soit absurde, que mon ombre soit folle,
Et demain je vous célèbre, je vous en donne ma parole.
[Silence. Le piano laisse mourir la dernière note.]