Mais déjà il faut reprendre le service dans la salle à manger des premières classes. Au dîner, Ida Straus, riche propriétaire, raconte à Henry son amour pour son mari Isidor, tandis qu’il leur sert le thé.
CHANSON 5 — COMME NOUS AVONS VÉCU
Interprète : Ida (mezzo-soprano mûre), couplet-refrain classique
Style musical : Ballade conjugale tendre. Piano et cordes, quatuor à cordes en pratique sur scène. Tempo paisible.
Lieu et moment : Salle à manger de la première classe, pont D — 12 avril 1912, soir, dîner formel en mer.
Sur scène : Ida chante, assise à table. Isidor (présent muet) lui tient la main et sourit. Henry steward les sert. Serveurs en arrière-plan, autres couples de première classe à des tables voisines, quatuor à cordes au fond.
Action : Ida raconte quarante-et-un ans d’amour partagé à Henry pendant qu’il les sert. La douceur conjugale installe le contraste qui explosera à l’Acte II.
Décor
Les panneaux latéraux ouvrent un grand espace dans le médium : la salle à manger des premières classes. Trois tables nappées de blanc roulent depuis cour et jardin, dressées en argenterie et porcelaine. Un palmier en pot à jardin. Au fond, sur le palier de l’escalier, un quatuor à cordes en pratique. Chandeliers descendus au maximum, étincelants. Lumière chaude dorée, candélabres pratiques sur les tables. La table d’Ida et Isidor est centrale, légèrement avancée pour le numéro.
Notes dramaturgiques
Ida n’est pas une vieille dame éplorée : c’est une femme accomplie, sereine, lumineuse, qui regarde sa vie comme une œuvre. Le ton est confidence, jamais leçon. Elle parle à Henry — donc à un jeune qui ne sait pas encore — et c’est précisément ce qui rend la scène poignante. Henry sert silencieusement : son visage doit jouer la chanson autant qu’Ida la chante. Le contraste avec « Adieu Ellen » (chanson 16) sera dévastateur si cette scène est jouée juste, presque souriante.
Détails historiques
Ida Straus (1849-1912) et Isidor Straus (1845-1912), copropriétaires des grands magasins Macy’s à New York, sont parmi les passagers les plus connus du Titanic. Mariés depuis 1871 (quarante-et-un ans), parents de sept enfants.
Paroles
Quarante-et-un printemps que je tiens cette main,
Quarante-et-un hivers, et autant de matins,
J’ai connu ses colères, j’ai compté ses cheveux,
J’ai vu ses tempes blanchir et briller l’amour dans ses yeux.
Comme nous avons vécu, nous serons toujours côte à côte,
Comme nous avons aimé, sans peur et sans fausse note,
Que les autres changent de canots et de ports !
Mon havre c’est cet homme, mon ciel et mon nord.
Ces sept enfants que la vie nous a donnés puis repris,
Une boutique à New York qu’à Macy nous avons bâtie,
Que de thé parfumé échangé d’un navire à l’autre,
Et ce soir, jeune steward, vous nous servez le nôtre.
Mon Isidor et moi avons un secret caché :
Quarante-et-un printemps, et l’on continue à s’aimer.
Oh, on a plein de défauts, il faut bien l’avouer,
Le secret, mon garçon, c’est de pouvoir l’accepter.
Comme nous avons vécu, nous serons toujours proches,
Comme nous avons aimé, sans peur et sans reproche,
Que les autres changent de canots et de ports !
Mon havre c’est cet homme, mon ciel et mon nord.
[Plus doux, comme une confidence.]
Vous les jeunes, pensez que c’est facile,
Mais aimer quarante ans, c’est un travail subtil,
C’est se choisir chaque aube, se choisir chaque soir,
La tête penchée sur une épaule, même dans le noir.
Comme nous avons vécu, nous mourrons ensemble,
Je vous rassure, jeune homme, ce n’est pas pour demain,
Mais tant que l’amour nous rassemble,
Nous faisons confiance en notre destin.
(Nous faisons confiance en notre destin.)